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Naïve maison d'artistes

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Baptiste Trotignon - Baptiste Trotignon

Jazz - 06/01/2009

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  1. 1.  Fisrt Song
  2. 2.  Samsara
  3. 3.  Mon Ange
  4. 4.  Dexter
  5. 5.  Peace
  6. 6.  Flow
  7. 7.  Blue
  8. 8.  Grey
  9. 9.  Waiting
  10. 10.  Red Light District
  11. 11.  Vibe

S’il est une musique qui permet à des hommes qui ne parlent parfois pas la même langue de dialoguer et de créer ensemble, plus que toute autre,...

S’il est une musique qui permet à des hommes qui ne parlent parfois pas la même langue de dialoguer et de créer ensemble, plus que toute autre, c’est bien le jazz, cette langue mondiale qui permet depuis longtemps à des musiciens d’horizons éloignés de partager une expérience qui se passe des mots pour exister. Ce partage, Baptiste Trotignon l’a mis en évidence dans « Share », le titre de son album, car il se trouve au cœur de ce disque qui le voit associé à certains des jazzmen parmi les plus créatifs de la scène américaine. Enregistré dans l’un des meilleurs studios de New York, ce nouvel opus du pianiste français est l’exemple parfait de la complicité qui peut se nouer entre des musiciens qui se comprennent sans même se connaître et de la superbe musique qui peut naître lorsque les valeurs qu’ils partagent (« Share », encore) sont les mêmes et se retrouvent magnifiées par le jeu et l’échange du jazz. Après plusieurs projets auxquels il a apporté une contribution décisive – le groupe du saxophoniste Stefano Di Battista dans lequel il tient l’orgue Hammond, le trio « Flower Power » avec Aldo Romano ou le quartet à deux têtes qu’il a dirigé avec le saxophoniste David El-Malek avec qui il a publié deux albums chez Naïve – Baptiste Trotignon revient donc au devant de la scène en proposant un disque qui réaffirme ses talents de pianiste et la qualité de son imagination mélodique. Pour lui qui ne s’était pas fait entendre en trio depuis le remarqué « Sightseeing », enregistré quelque temps avant qu’il ne reçoive le grand prix du réputé concours de piano international Martial-Solal en 2002, « Share » est l’occasion de renouer avec un format qui s’est imposé comme la formule idéale des pianistes. Et quel trio que celui-ci ! À la contrebasse, Matt Penman, Néo-zélandais installé dans la cosmopolite New York depuis 1995, qu’on a pu apprécier dans le SFJazz Collective, avec John Scofield ou Ari Hoenig, assume tous les rôles qu’on peut attendre de lui, nerveux, précis, portant le trio sans faillir. Alternant selon les morceaux, Otis Brown III (accompagnateur attitré du grand Joe Lovano) et Eric Harland (choisi par McCoy Tyner et Charles Lloyd et côtoyé par Baptiste auprès de Di Battista) comptent tous deux parmi les meilleurs d’une nouvelle génération de batteurs qui a repensé la distribution des frappes sur son instrument, développé un art de coloriste et appris à maîtriser les métriques les plus sophistiquées avec la plus grande souplesse. Porté par pareils partenaires (qui sont d’ailleurs leaders à leurs heures), Baptiste Trotignon réinvestit ce qui rend le jeu triangulaire si passionnant, mélange de tension entre les lignes et de maîtrise des formes, d’évasion et d’émulation collective, laissant éclater dans toute sa splendeur un sens de l’improvisation et une autorité sur le piano qui le placent parmi les plus doués de sa génération… s’il fallait encore en faire la démonstration ! Son talent brille avec d’autant plus d’éclat que, tout au long de « Share », le pianiste réaffirme un sens de la mélodie qui va de pair avec une réflexion sur les structures qui sous-tendent ses compositions. Intentionnellement, les onze morceaux de son disque sont tous de sa main, illustrant à la fois le besoin de forger un répertoire qui stimule les solistes et le désir de développer un art de la mélodie qui a tendance à se perdre à une époque où certains estiment que sophistication doit forcément rimer avec abstraction. Or, on aurait tort de croire – parce que cela échappe bien souvent à l’oreille du profane – que les pièces de Baptiste Trotignon sont de simples canevas de l’improvisation. Sous des apparences lumineuses, qui les font immédiatement s’attacher à notre mémoire, ces morceaux recèlent souvent, en réalité, des successions harmoniques inusuelles ou des truchements rythmiques peu amènes qui font des chorus de chacun des moments qu’il s’agit de négocier avec autant de vivacité que de virtuosité. En cela, le pianiste prolonge une manière d’écrire qui, de Duke Ellington en son temps jusqu’aux standards forgés par Wayne Shorter, conjugue l’évidence de l’écoute avec l’exigence du jeu. Il en résulte un répertoire inspiré et inspirant dont on prend toute la mesure dans les plages où le trio s’élargit en quartet ou quintet, en la présence de l’une ou l’autre de ces deux voix singulières que Baptiste a invitées à figurer sur son disque. D’une part, le grand trompettiste Tom Harrell, qu’il n’est plus besoin de présenter, dont le jeu pourrait être comparé à une synthèse toute personnelle de Freddie Hubbard et Chet Baker ; Baptiste et lui avaient eu l’occasion en janvier 2007 de se produire en duo à New York : leur tête-à-tête sur Blue est une merveille. D’autre part, le saxophoniste Mark Turner, considéré par la communauté des musiciens comme l’un des grands rénovateurs du sax ténor, qui s’est forgé une originalité de soliste profonde, refusant les formules toutes faites et creusant les tensions harmoniques avec hardiesse (comme l’illustre son solo admirable dans Flow). Ensemble sur les lignes entrelacées de Dexter, ou séparément, ces deux solistes, dont Baptiste Trotignon a eu l’idée de confronter les tempéraments contrastés, apportent ce qu’ils ont à la fois de plus sincère et de plus authentique, acceptant de servir les compositions du pianiste dont ils magnifient l’élégance mélodique et de les marquer de leur empreinte dans le temps du solo. « Share » respire l’aisance de jouer. Il témoigne de l’ancrage du pianiste dans une culture du jazz qui n’abdique ni le sens du risque, ni la capacité à toucher le public le plus immédiatement sans pour autant céder à la facilité. Constamment, on entend se jouer au fil du disque ce qui a fait la personnalité des grands pianistes, un mélange de force et de douceur, de puissance et de sensualité, un toucher et un phrasé, magnifiquement retranscrits par la prise de son du studio Systems Two de Brooklyn. Fidèle à ce qui l’a attiré tout jeune, Baptiste Trotignon signe là un des albums essentiels de son parcours artistique, parvenant à conjuguer au présent ces éléments qui sont aux fondements du jazz – le swing, le sens du développement, l’expressivité du blues, le glissement du groove – nourri de sa sensibilité européenne, de sa fréquentation du répertoire classique qui était largement représentée dans ses deux albums en solo. « Share » est un grand disque de jazz d’aujourd’hui, qui sait se singulariser sans renier son héritage. Jamais ne s’en dégage la moindre nostalgie : il s’écoute avec la fraîcheur d’un album capté dans l’action et l’invention de notre époque. Meneur de ce projet abouti de bout en bout, Baptiste Trotignon peut ainsi légitimement s’attendre à le partager avec le plus grand nombre : « Share » prendra alors toute sa signification.
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