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Naïve maison d'artistes

Flower Power

Baptiste Trotignon - Baptiste Trotignon

Jazz - 14/11/2006

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  1. 1.  Love me, please love me
  2. 2.  Say it ain't so
  3. 3.  Valse de Melody / Je t'aime moi non plus
  4. 4.  Sea Song / Crying song
  5. 5.  Black Dog
  6. 6.  Don't let me be lonely
  7. 7.  Mr Tambourine man
  8. 8.  Bridge over troubled water
  9. 9.  C'est extra
  10. 10.  Your song
  11. 11.  The end

Et si on se remettait à chanter ? Et si les jazzmen se lâchaient un peu et revenaient au pouvoir des chansons ? Pas à celui des standards qu’ils explorent, parcourent,...

Et si on se remettait à chanter ? Et si les jazzmen se lâchaient un peu et revenaient au pouvoir des chansons ? Pas à celui des standards qu’ils explorent, parcourent, déconstruisent depuis des décennies – et qui sont eux-mêmes des chansons, mais déconnectées de leur source. Non, aux chansons qui sont dans les mémoires, aux airs qui font partie de notre environnement, qui accompagnent le quotidien, sortent du poste de radio, passent et repassent dans notre champ auditif comme des repères, plus ou moins identifiés, d’une époque. Chanson populaire, chanson engagée, chanson rock, chanson française, chanson à texte, chanson d’amour, chanson ringarde… elles accompagnent nos vies, qu’on les aime ou qu’on les haïsse, qu’on veuille bien les entendre ou qu’on cherche à les fuir. Elles ont le pouvoir d’émouvoir les foules, d’attendrir les cœurs, de mobiliser les gens, de bouleverser des âmes. C’est ce capital sentimental que Baptiste Trotignon, Rémi Vignolo et Aldo Romano ont voulu mettre en jeu dans leur trio, en s’attaquant délibérément à des airs qui sont dans tous les esprits et restent attachés à une époque où les tubes servaient d’étendard à une génération qui croyait pouvoir changer le monde à coups de fleurs. On est loin de John Coltrane, loin de Miles Davis, loin de Bill Evans ? Quoique. Ces trois illustres figures du jazz n’ont-elles pas, chacune à leur manière, interprété des chansons qui, on l’a trop souvent oublié, étaient aussi en leur temps des airs populaires ? My Favorite Things, que Coltrane explora sous toutes les coutures, était une chanson de Broadway qui avait accroché l’oreille du saxophoniste ; Miles Davis se moquait bien qu’On Green Dolphin Street soit le générique d’un film de cinéma ; Bill Evans avait inscrit I Do It For Your Love de Paul Simon à son répertoire sans arrière-pensée… Le jazz s’est toujours nourri de la musique qui l’environnait, recyclant les rengaines à la mode, convertissant les bluettes en be-bop, déterrant des refrains oubliés pour en faire des merveilles. Et ça continue : voyez Brad Mehldau qui emprunte à Radiohead et à Nick Cave, tous ces jazzmen qui reprennent des chansons de Björk ou encore, les différentes tentatives pour faire entrer les pop tunes d’aujourd’hui aux côtés des standards d’antan. Le jazz phagocyte les musiques dans l’air du temps ; il pioche des mélodies qu’il enchante, s’arroge des airs qui sonnent bien et les fait siens, les recompose, les rhabille. Entre la métamorphose radicale et le simple décalque, la marge de liberté est grande : les musiciens l’investissent de leur talent. Il en est qui se perdent à cet exercice de la reprise ; il en est d’autres qui savent trouver les moyens de se surpasser au point de faire oublier l’original. C’est ludique, inventif, risqué, et cela produit parfois des merveilles. Trotignon, Vignolo et Romano ont su jubiler de cette expérience. En se plongeant dans un répertoire où Léo Ferré côtoie les Doors, où Serge Gainsbourg succède à Murray Head, où Michel Polnareff voisine avec Bob Dylan, où Led Zeppelin rejoint Pink Floyd, assurément Baptiste Trotignon, Rémi Vignolo et Aldo Romano mettent les pieds dans le plat. Le jazz y reconnaîtra-t-il ses enfants ? Oui, sans aucun doute, car en s’embarquant dans cette aventure au parfum très seventies, nos trois camarades n’ont pas abandonné ce qui leur vaut d’être considérés comme des musiciens exceptionnels. Pas question, donc, de sortir de guitare, de brancher des synthés ni de chercher des effets vintage pour jouer la carte de la nostalgie. Au contraire, fidèle à lui-même, le trio s’affiche résolument acoustique, avec son background enraciné dans le jazz, sans rien abdiquer de sa virtuosité, en prenant les chansons comme des thèmes pour improviser. La perception, pour celui qui écoute comme pour ceux qui jouent, n’est évidemment pas la même que sur un répertoire plus commun, mais seuls les puristes s’en offenseront car force est de constater que ça marche ! Et que tous ces tubes, abordés avec inventivité et fraîcheur, se révèlent d’excellents véhicules aux joies de l’improvisation et au plaisir du jeu triangulaire. Mieux, ils portent les musiciens à se dépasser et à libérer une émotion qu’ils ont souvent quelque réticence à faire entendre dans leur contexte habituel. Et à réactiver la mémoire collective au contact de ces tubes, à instaurer une connivence, à éveiller une émotion qui entre en résonance avec une foule d’autres plus anciennes. L’heure, en effet, n’est pas à l’ironie : Trotignon, Vignolo et Romano n’ont pris aucune de ces chansons de haut, ni cherché à les tourner en dérision, mais bien à les faire sonner – malgré la gageure. Comment rivaliser avec la puissance d’un groupe de rock quand on est un jazz trio ? Comment s’approprier des chansons aussi marquées par la personnalité de leurs interprètes originaux ? Le lyrisme de chacun fait la force de leurs versions. Lyrisme du pianiste Baptiste Trotignon qui, dans ses récitals en solo, avec son trio ou en quartet avec David El-Malek, a prouvé qu’il mettait sa virtuosité magnifique au service d’un chant intérieur. Lyrisme du contrebassiste Rémi Vignolo qui s’affirme comme un musicien exceptionnel, grandi dans l’héritage de ceux qui ont hissé l’instrument au rang de soliste, de Scott LaFaro à Miroslav Vitous. Lyrisme, enfin, du batteur Aldo Romano, dont on connaît la poésie de compositeur et qui, il y a peu, dévoilait sur disque ses ambitions de chanteur. De la combinaison de leurs sensibilités respectives naissent des interprétations éruptives (Sea Song/Crying Song) ; des moments de grâce (Your Song) ou de jubilation (Black Dog) ; des élans habités (C’est extra) et d’autres plus joueurs (Mr Tambourine Man) ; une profondeur mélancolique (Say It Ain’t So) ou encore une émotion envoûtante (The End). Preuve que, même sans paroles, les chansons gardent de leur force et peuvent vivre mille vies tant qu’elles trouvent sur leur chemin des musiciens comme ceux de ce trio pour les faire sonner à leur juste mesure. A ce titre, ces derniers méritent bien quelques fleurs !
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